Le journal ELLE du 16 mai 2009 fait son ouverture hebdomadaire sur un sujet qui me tient particulièrement à cœur, et surtout, je suis en parfaite opposition avec ce qui est défendu dans ce billet « Le péril gène », or le lectorat de cet hebdomadaire est très important...

Je résume le propos : (mais le lien fonctionne et l'article est assez court)

Le sujet concerne l’anonymat des donneurs de sperme. L’auteur de l’article défend avec véhémence la levée de cet anonymat, elle évoque la détresse d’un jeune qui a écrit « né de spermatozoïde inconnu » et le conseil d’état qui aurait écrit qu' « à long terme ceci aurait des effets préjudiciables à l’enfant, essentiellement parce que ce dernier est privé d’une dimension de son histoire » et ELLE écrit d’une manière très péremptoire « qu’ainsi ces jeunes arrêteraient de se poser des questions vertigineuses sur leur hérédité ». Il n’y a pas une pauvre petite phrase de modestie, rappelant qu’elle défend son avis personnel : je lis des commentaires tranchés appuyant des phrases comme « c’est faux » ; « c’est même tout le contraire » ; « grave méprise » ; « voilà pourquoi »… ELLE  défend cette levée du secret en prétendant qu’on lui accorde trop d’importance… « comme si les gènes faisaient la parentalité » ! mais alors retournons le compliment ! ! pourquoi tant d’intérêt à vouloir à tout prix malmener ces donneurs anonymes ! ! puisque cela a si peu d’importance ? ?

Le fait que j’aie travaillé dans un CECOS : « centre d’étude et de conservation du sperme humain » pendant 10 ans me donne, à mon sens, une certaine légitimité pour aborder ce sujet. J’ai fait durant des années des inséminations artificielles avec sperme de donneurs : IAD, et vu des centaines de couples stériles, et de couples donneurs. Je précise couples donneurs, car la législation française demande que le donneur ai déjà eu des enfants, et que sa femme ou sa compagne soit en accord avec cette décision.

A cette époque, promesse a été faite à ces couples de garder un secret parfait, et l’attention était permanente dans nos services autour de cet anonymat. Il faut savoir que le manque de donneurs a toujours été cruel, car c’est une décision difficile de ce coté aussi du miroir. Savoir que des « enfants biologiques » certes, mais bien réels vont naître avec une partie de son patrimoine génétique : ce n’est pas rien ! Certains, plus frustres ont peu réfléchi à ce problème, mais pour beaucoup cet imaginaire était une étape difficile à passer et le secret total ultérieur était déterminant dans leur décision. A cette époque là (entre 81 et 91) l’attente pour un couple stérile en demande d’IAD était parfois de 2 ans… réduite à 1 an s’ils arrivaient  à décider un autre couple à donner… pas pour eux évidement.. surtout pas pour eux ! mais pour réduire l’attente. Il n’y avait pas tellement de moyens pour décider des couples qui n’ont jamais été confronté de près ou de loin à la stérilité. Alors vous imaginez bien que les couples d’amis, ou de frères et sœurs à moitié emballés, se soient malgré tout décidés, afin de rendre un grand service au couple stérile si proche d’eux… toujours avec la certitude que le secret serait bien gardé : n’ont-ils pas signé un tas de paperasserie lorsqu’on leur a  fait cette promesse de l’ombre.

Peut-on aussi avoir quelques pensées pour les hommes définitivement stériles qui ont accepté, par amour, par dépit parfois, de dépasser la douleur de cette nouvelle, et d’accepter pour leur couple, pour leur désir d’enfant de concevoir avec le matériel génétique d’un inconnu.. . que de fantasmes aussi dans leur esprit, que de douleur pour ces hommes. Des dizaines de fois, j’ai eu à annoncer à un homme cette stérilité définitive (dans le cas d’azoospermie sécrétoire, il n’y a pas ou plus de cellules germinales) , donc c’est bien du définitif et sans recours personnel. C’est difficile à vivre aussi ! dans l’imaginaire de certains, on mélange fécondité et virilité et c’est un passage ardu auquel certain couple ne résistent d’ailleurs pas… 20 ans, 30 ans plus tard voir l’enfant élevé, reconnu sien, aller à la recherche de celui qui bien involontairement était plus puissant que lui …. Ceux là non plus ne s’expriment pas en général, ils ont digéré la nouvelle, ont fait avec, tant bien que mal, ont trouvé d’autres chemins, et donné la vie autrement, n’ont-ils pas droit à un peu d’apaisement ?

Il faut savoir aussi qu’avec un seul donneur, on accepte en moyenne 5 grossesses : au-delà le risque de retrouver par hasard son « frère » ou sa « sœur biologique » devient trop grand ; CINQ ! !  vous vous rendez compte du séisme de la levée de l’anonymat pour ces hommes peut être encore en couple et de leurs enfants reconnus… devant l’arrivée de ces jeunes adultes en quête de « la dimension de leur histoire » … Qui nous dit, qu’au nom de je ne sais quoi, du genre dimension de leur histoire ? par hasard ?, preuve étant faite grâce à l’ADN (on pourra prouver de manière irréfutable la filiation biologique…) la loi ne dira pas qu’ils sont les dignes héritiers eux aussi de ce papa inconnu et retrouvé! !

Pense t-on à ces hommes ? à ces familles ? qui eux savent qu’ils ont été donneurs de spermes dans leur vie par empathie, avec courage, en passant outre leurs réticences, et qui tremblent dans l’ombre et ne peuvent se défendre justement parce qu’ils doivent rester anonymes ? ? ?

Je respecte la demande de ces enfants, je dirais même, je la comprends, mais la vie est aussi faite de renoncements. Leur père a su renoncer à procréer biologiquement, ne peuvent-ils entamer une démarche aussi admirable et reconnaître que l’ADN a bien peu d’importance dans ce cas ? Nous avons tous des manques, des zones d’ombre, des questions qui restent sans réponse : la vie en est-elle si intolérable pour autant ?

Si cette levée du secret est adoptée, il n’y aura pratiquement plus de donneurs ; ces enfants ne seront pas « privés d’une dimension de leur histoire »… mais privés de leur histoire tout court !